Voyager, un privilège dévastateur ?
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Depuis 2015, Valence en Espagne se voit être la cible du tourisme de masse. Ses conséquences ? Les prix augmentent, les habitants sont expulsés de chez eux, laissant place à de plus en plus de logements de courte durée. En tant que touriste, une question se pose : devrions-nous rester chez nous ?
Longtemps restée dans l'ombre de Barcelone et Madrid, Valence a débuté, dès les années 1980, un plan pour maximiser le rayonnement touristique de la ville. A travers des projets urbains d'envergure comme la Cité des Arts et des Sciences, mais aussi en accueillant des évènements internationaux, comme la Coupe de l'America et le Grand Prix de Formule 1, ce fut pari réussi. Selon Visit Valencia, office de tourisme de la ville, en 2025, 5,59 millions de touristes ont cherché à s'échapper et à profiter du cadre méditerranéen de la cité valencienne.
Au delà du plaisir de nos yeux, le voyage agirait aussi sur la matière grise. Le sociologue et ethnologue Jean-Didier Urbain considère que le tourisme n'aurait pour seul but que « de jouir du spectacle du monde ». Interviewé par la Radio Télévision Suisse, il ajoute qu’il favoriserait la stimulation des « fonctions exécutives » du cerveau comme notre capacité à prendre du recul sur une décision ou notre mémoire à court terme. Lorsque nous voyageons, nous devons retenir de multiples itinéraires, choisir tel ou tel lieu à visiter ou faire face à l'imprévu. Ces situations, mêlées à l'immersion dans une nouvelle culture, permettraient une plus grande ouverture d'esprit et un meilleur esprit de coopération. Comme l’écrit Mark Twain dans son ouvrage Le Voyage des Innocents, "Voyager est fatal aux préjugés, à l’intolérance et à l’étroitesse d’esprit." Jean-Didier Urbain ira jusqu’à dire que le voyage permet de prévenir d'un certain ethnocentrisme.
"Seulement 3 % de la population mondiale a un pouvoir d'achat suffisant pour faire du tourisme"
Mais notre bronzage parfait pourrait bien tourner au coup de soleil. Luis Del Ramero, professeur de géographie à l'université de Valence, rappelle à travers son étude sur le surtourisme à Valence que « seulement 3 % de la population mondiale a un pouvoir d'achat suffisant pour faire du tourisme ». Un privilège aux effets dévastateurs, qui entraîne la « touristification » des villes, c'est-à-dire l'expulsion des habitants de leur logement au profit d'appartements Airbnb, la gentrification des quartiers populaires (transformation sociale et matérielle d'un espace populaire par des groupes sociaux plus aisés) et la marchandisation de la culture locale. La ville se transformant peu à peu en bien de consommation géant, la colère des habitants explose à coup de slogans aussi incisifs que réalistes : « +1 touriste, -1 voisin » ou « Tourists go home ». Dans les faits, le montant des loyers à Valence a augmenté en moyenne de 53 % en 5 ans, le nombre d'appartements listés sur Airbnb a connu une croissance annuelle moyenne de 200 % et plus de 1600 familles ont été expulsées dans le quartier du Cabanyal, entre 2007 et 2014.
Face à ce désastre social, Luis Del Ramero reste persuadé qu'un tourisme plus vertueux est possible. Pour lui, tout se joue dans la préparation du voyage : « c'est très important d'essayer d'en apprendre un peu sur la culture locale ». Connaître les bases de la langue locale et de l'histoire du pays sont indispensables pour lui, ce serait à la fois une marque de respect pour les habitants, mais aussi une façon d'accéder à plus d'authenticité dans le voyage. Il recommande également de participer à l'économie locale, en se rendant dans des hôtels et restaurants traditionnels : « Peut-être qu'ils ne sont pas aussi beaux que le logement cosy que tu as vu sur Airbnb, mais au moins, tu contribueras davantage à l'économie locale. » Il insiste enfin sur la nécessité de sortir des sentiers touristiques classiques, car cela permet de désengorger des espaces déjà saturés, de contribuer à la préservation du patrimoine local et de découvrir des lieux encore peu connus !
Mais Luis Del Romero souhaite pousser la réflexion plus loin, à travers son étude et son expérience d'habitant dans une ville touristique, il nous invite à réfléchir sur nos motivations à voyager. En effet, il constate régulièrement que la volonté derrière le voyage, « c'est de se prendre en photo dans des paysages, alors que beaucoup de gens s'en foutent éperdument du paysage ». Il regrette alors la pression que les réseaux sociaux et les applications de services comme Uber ou Airbnb exercent sur les villes touristiques et, de façon provocatrice, émet l'hypothèse que « sans portable, combien de gens voyageraient ? » Car, finalement, la vraie déconnexion ne commence peut-être pas dans l'avion, mais dans le creux de notre main.
Text & Photos : Edgar Dartier
