L'art politique, dénaturé par son succès ?

Devant l’explosion soudaine du tourisme à Valence en Espagne, des artistes prennent possession de l’espace public pour en critiquer les conséquences. Toutefois, un paradoxe se crée lorsque ces œuvres militantes se transforment en attractions touristiques.

À Valence, en Espagne, le paysage urbain est en pleine mutation face à la pression d’un tourisme de masse qui perturbe le quotidien des habitant·e·s locaux. « Tourists go home » prolifère sur les façades des immeubles de la ville, mettant en lumière le ras-le-bol des valencien·ne·s. Depuis la fin de la crise sanitaire de la COVID-19 il y a cinq ans, on observe une hausse significative du prix des loyers, et une perte de l’identité des quartiers historiques de Valence. Dans ce contexte de crise, l’artiste Miguel Hache investit l’espace public, notamment lors des Fallas. Ces fêtes se déroulant en mars tirent leurs origines des menuisiers valenciens qui faisaient brûler des chutes de bois pour rendre hommage à leur patron, Saint-Joseph. De nos jours, Les Fallas, classées au patrimoine immatériel de l’UNESCO, offrent un espace aux artistes pour s’exprimer et témoigner des réalités politiques et sociales actuelles. D’après Miguel, cette pratique est un moyen de « se donner bonne conscience. Un moyen pour faire un peu réfléchir les gens, même si le prix à payer est de déranger les gens, d’occuper la voie publique, de brûler des choses qui, même si ce n’est que du bois, polluent sûrement un peu. » 

Miguel Hache devant une de ses Fallas

Cette volonté de se réapproprier Valence est partagée par l’artiste Diego Blanco-Prieto, qui a organisé une exposition sur le thème de la gentrification, dans le quartier d’El Carmen. La gentrification est le processus durant lequel les populations aisées s’installent dans d’anciens quartiers populaires. Les commerces se transforment ainsi et les prix grimpent en flèche, forçant le déplacement des résidents originels. Diego exprime le sentiment de dépossession de son quartier d’El Carmen. Ayant vécu dans le centre-ville, il s’est senti « expulsé » lorsque son quartier n’était, selon lui : “plus un voisinage avec des commerces de proximité, mais un regroupement de locaux de location de vélo ou de boutiques de souvenirs.” Dans le cadre de son projet « Ojo Garabato », son équipe et lui emmènent des participants pour dessiner, sur un carnet, dans l’espace public. Ils ont par la suite créé une exposition à partir de ce corpus d’œuvres. Il affirme que son objectif est de « rendre à la ville ce qu’elle lui a donné » en montrant que derrière les façades touristiques, il y a des habitant·e·s.

« Nous essayons d’augmenter le patrimoine culturel de la ville, mais il est vrai que nous pouvons aussi attirer l’intérêt pour cette même ville »

Néanmoins, cette volonté de dénonciation engendre des conséquences parfois paradoxales. En embellissant ou en rendant une contestation « attractive », les artistes attirent les flux de touristes qu’ils souhaitent éloigner. Diego le reconnait : « nous essayons d’augmenter le patrimoine culturel de la ville, mais il est vrai que nous pouvons aussi attirer l’intérêt pour cette même ville ». Les œuvres de Miguel ont fait partie de la route des Fallas, à plusieurs reprises, une fête de plus en plus prisée par les touristes. Il juge “un peu contradictoire” les touristes qui photographient des œuvres qui critiquent justement le tourisme de masse. De ce fait, la satire politique est transformée en un énième objet de consommation visuelle, réduit à un post Instagram. Il confie avoir ressenti un malaise semblable à Amsterdam. “Au lieu d'être dans un musée, j'avais l'impression d'être dans ce musée des illusions qu'on trouve dans chaque ville. Où les instagrameurs vont prendre des photos. C’était vraiment bizarre. Je suis reparti avec un sentiment désagréable.”

 À Valence, le danger est similaire. L’art engagé pourrait, à terme, devenir une case de plus à cocher dans la longue to-do list des activités à faire pour les visiteurs. Ce qui viderait les œuvres de leur vocation politique pour ne conserver que leur aspect esthétique.

Diego Blanco-Prieto (à gauche) et l'équipe du projet Ojo Garabato

Cette tension souligne le rôle ambiguë des artistes, parfois estimés comme les avant-gardistes de la gentrification. Dans de nombreuses métropoles européennes, ces derniers s’installent dans des quartiers jugés comme « dévalorisés » parce qu’ils y trouvent des espaces abordables pour exposer leur art. Ce fut le cas dans le quartier de Belleville à Paris, comme en témoignent Elsa Vivant, Eric Charmes, dans leur article : La gentrification et ses pionniers : le rôle des artistes off en question, en 2008. Ils expliquent que “ les artistes sont plus des témoins ou des indicateurs de la gentrification que des déclencheurs ou des catalyseurs. Ils sont partie prenante d'un mouvement de revalorisation de la centralité et de ses ressources (notamment culturelle) qui les dépassent.” Cette revalorisation des quartiers les exposent à la venue d’investisseurs et provoque des phénomènes de spéculations faisant flamber les prix des loyers. Diego Blanco-Prieto désigne les artistes comme des « agents gentrificateurs malgré eux". Ils deviennent ensuite les victimes du processus qu’ils ont amorcé lorsqu’ils sont chassés par l’augmentation des prix. Miguel Hache, de son côté, a vécu ce cycle en étant « expulsé » à deux reprises de ses lieux de vie. À Valence, ce phénomène a connu une ascension spectaculaire . Selon Luis Romero, chercheur en sociologie : “ce qui a pris vingt-cinq ans à Barcelone est survenu en seulement cinq ans ici.” Miguel pense que les artistes “sont à la fois des acteurs, d’une certaine manière, et des victimes, d’une autre.”

Un des groupes du projet Ojo Garabato

Au-delà de cette dualité entre résistance et reconquête, Diego garde de l’espoir. Celui que ses expositions amènent les touristes à réfléchir à leur propre impact. Il estime que « si cela amène quelqu’un à réfléchir à la façon dont nous faisons du tourisme, alors c’est utile ». Miguel, de son côté, prône une approche durable qui intègre les populations migrantes ou âgées dans ses projets pour reconstruire du lien social, plutôt que de créer du spectacle pur. Si l’art seul ne peut pas résoudre la crise engendrée par le tourisme de masse, il reste un espace de partage et de communication pour rêver d’une ville qui n’abandonne pas ses citoyens au profit de ses visiteurs. En transformant la colère locale en dialogue et en valorisant un tourisme plus respectueux, les artistes posent les fondations d’une cohabitation équilibrée, entre locaux et touristes, qui préserve l’identité de Valence. 

Text & Photos : Iris Bertoncini