Durant ces cinq dernières années, des millions de visiteurs empruntent les chemins de Valence, en Espagne. Ce phénomène a transformé la ville en un moteur économique qui carbure à 6,8 milliards d’euros en recettes touristiques lors de la première moitié de l’année 2025. Cependant, de nombreux habitants dénoncent de nombreux problèmes pour se loger et vivre dû à la sur-présence d’appartements touristiques. Alors, à qui profite réellement cette ressource économique ?

Pour de nombreux Espagnols, cette affluence de visiteurs est une véritable machine économique et représente une opportunité d’enrichissement du pays. Selon les données du gouvernement régional valencien, le secteur aurait généré près de 9,263 milliards d’euros de recette fiscales en 2024 pour la communauté (englobant Castellon, Valence et Alicante) l’équivalent d’un euro sur cinq récolté par les administrations publiques. Ces recettes sont le résultat de nombreux investissements et témoignent de l’importance du tourisme dans l’économie locale. 

Dans le quartier de Benimaclet, au nord-est de Valence, dans l’Institut de recherches économiques de Valence, Joaquin Aldas étudie les impacts financiers du tourisme. Il insiste sur un point souvent méconnu du grand public : « Les gens pensent que seuls les hôtels et les commerces bénéficient du tourisme. » En réalité, cette activité profite également aux agriculteurs, entreprises de services, fournisseurs et à de nombreux autres secteurs qui participent indirectement à l'accueil des touristes. En participant à une étude menée sur l’impact du tourisme à Valence, il soutient que « le tourisme génère environ 32 000 emplois ». Selon ses calculs, les touristes auraient généré près de 2,1 milliards d'euros de dépenses directes dans la ville en 2025. L’analyste ne s’arrête pas là : en y intégrant l’impact indirect et induit sur l'ensemble de l'économie locale (fournisseurs, commerces, transports, emplois ou services), l’impact global doublerait pour atteindre environ 4,25 milliards d'euros. 

Mais derrière cette apogée économique encourageante se cache un débat public évident : les bénéfices sont-ils visibles aux yeux des valenciens, quelles en sont les conséquences ?

Joacquin Aldas

J

 Luis Del Romero Renau, professeur de géographie et chercheur à l’Université de Valence, est loin d’être dithyrambique sur la question de l’impact du tourisme. Selon lui, les ses conséquences négatives sont particulièrement visibles sur le marché du logement. La multiplication des appartements touristiques réduit progressivement le nombre de logements accessibles aux habitants et contribue à une hausse des prix déjà difficile à supporter pour de nombreux ménages : « AirBnB est en train de devenir néfaste pour la majorité des villes, parce que le principe de l'économie collaborative selon lequel je laisse une chambre libre et je la loue à deux touristes suédois n'est pas vrai. Ce qui se passe, c'est que de grandes entreprises achètent des immeubles [...] partout, pour en faire des appartements touristiques  », affirme-t-il. À ses yeux, une plateforme comme AirBnB a donc profondément modifié l'équilibre du marché immobilier. Là où certains propriétaires louaient auparavant à des familles ou à des étudiants, beaucoup privilégient désormais les locations de courte durée.  Étudiants, jeunes actifs et familles modestes rencontrent davantage de difficultés pour se loger à proximité du centre-ville : « Trouver un appartement devient de plus en plus compliqué », explique Luis. Un constat partagé par de nombreux habitants qui ont le sentiment que la ville se transforme progressivement pour répondre aux attentes des visiteurs plutôt qu'à celles de ses résidents.

« On ne peut pas interdire l'accès à la ville, mais on peut choisir sa stratégie de promotion. [...] Il est donc indispensable de faire des choix. Qui voulons-nous attirer ? »

 Cette frustration s'exprime également dans les quartiers les plus touristiques, tels que Ruzafa, qui est, selon Luis « le quartier le plus gentrifié et touristifié de la ville en ce moment ». Certains commerces de proximité disparaissent au profit de boutiques destinées aux visiteurs, tandis que les prix augmentent dans plusieurs secteurs. Pour une partie de la population, le tourisme donne alors l'impression de profiter davantage aux investisseurs et aux acteurs du secteur qu'aux habitants eux-mêmes. De plus, Luis Romero partage sa propre expérience d'ancien président de copropriété. Il y décrit un quotidien devenu difficile pour les résidents permanents qui doivent se lever tôt pour travailler et dont le sommeil est rythmé par les fêtes, les bruits et l’ivresse. De plus, il fut confronté à des problèmes d'insécurité liés aux clés d'entrée de son immeuble privé qui « passent de main en main continuellement », sans compter l’installation de logement touristiques : « ils ont expulsés tous les voisins de l’immeuble pour en faire un AirBnB de 20/25 appartements », affirme-t-il. 

Du côté du centre de recherche économique, Joaquin semble reconnaitre la légitimité de la colère des résidents qui se demandent « comment le tourisme améliore concrètement mon quartier ? ». Selon lui, les taxes renforcent le financement des infrastructures, de l’entretient des rues : « Les gens doivent réaliser que lorsqu'on refait le pavé d'une rue, qu'on améliore l'éclairage public ou qu'on crée un parc, c'est financé par l'impôt, et pas seulement par les impôts des résidents, mais aussi par les taxes générées par les commerces, les restaurants et l'activité touristique. », précise-t-il. Néanmoins, il reste difficile de mesurer quelle part des bénéfices touristiques revient en partie aux habitants. De plus la richesse créée par le tourisme ne se traduit pas toujours par une amélioration du quotidien des habitants. Comme le rappelle l’ONU dans un rapport publié en 2026, les indicateurs économiques tels que le PIB mesure la production de richesse mais ne reflètent pas toujours la qualité de vie, l’accès aux logements de sa population.  

Luis Romero

Faut-il donc cesser le tourisme ? Pas nécessairement selon l’expert financier ; le véritable enjeu réside dans la recherche d’un équilibre entre durabilité économique, attractivité et qualité de vie. Le tourisme constitue une ressource importante pour Valence, mais il doit coexister avec les attentes de ses résidents. « On ne peut pas interdire l'accès à la ville, mais on peut choisir sa stratégie de promotion. [...] Il est donc indispensable de faire des choix. Qui voulons-nous attirer ? », conclut Joaquin.

A Valence, le débat réside donc moins l’utilité du tourisme, largement reconnue, mais sur la manière dont il est contrôlé et dont ses bénéfices sont répartis.  Si les visiteurs contribuent d’une part à la prospérité de la ville, comment faire pour que ceux qui y habitent tout l’année puissent en profiter pleinement ?

Text & Photos : Léonour El Meaoui